Laura Fort

Maniant l’art de la subversion et du cynisme avec brio et jouant avec la censure, le blogueur chinois Han Han a rassemblé dans un livre 73 billets parus sur son site entre 2006 et 2011. Ils abordent des thèmes qui touchent au quotidien des Chinois : les médias, le cinéma, les relations amoureuses ou les interventions policières.

Avec environ un million de lecteurs par jour, c’est le blog le plus lu au monde. Et son auteur, Han Han, en a fait un nouveau livre paru fin septembre, Blogs de Chine (Editions Bleu de Chine Gallimard). Cet effronté blogueur chinois, par ailleurs pilote de course émérite, y compile ses meilleurs billets postés entre 2006 et 2011, dont les thèmes abordés sont régulièrement passés au coupe-coupe de la censure.

Flatter pour mieux railler

Avec cynisme, provocation et humour, Han Han, trentenaire aux airs de jeune premier, réédite ses textes subversifs sur la propagande, les médias, l’éducation, les chocs inter-générationnels ou la répression policière. Le secret de sa popularité réside dans sa plume, exagérément flatteuse pour mieux railler les incohérences du pouvoir, et juste assez habile dans les jeux de mots, les oublis volontaires (le texte est parsemé de X.) ou la paraphrase, pour contourner la censure. Citant le journal du comité du parti de Shanghai, il y ajoute des virgules : Li,bé,ra,tion. Ou publie ces seuls guillemets « – » pour exprimer son opinion suite à la remise du Prix Nobel de la Paix au dissident Liu Xiaobo.

Canaliser la jeunesse

C’est d’ailleurs pour cela que l’auteur rebelle a jusque là réussi à échapper à la prison. A moins que le Parti ne préfère manipuler le blogueur en choisissant à dessein de laisser circuler certains “posts” plutôt que d’autres… Une manière de l’utiliser pour “canaliser” la jeunesse. Sachant aussi que de nombreuses copies truquées de textes de Han Han circulent sur Internet ou sous le manteau, comme autant de leurres envoyés par les autorités. Ses rapports avec le pouvoir sont d’ailleurs de plus en plus montrés du doigt depuis qu’il s’est prononcé contre la révolution pour obtenir plus de liberté.
Au final, les opinions de Han Han sont parfois caricaturales, mais qu’importe, la lecture de ce recueil d’articles est savoureuse, et doit s’appréhender comme une fresque sociologique, donnant à voir les maux, les préoccupations, les loisirs ou les travers de la société chinoise contemporaine.

Emissions télévisées truquées

Aucun sujet de polémique n’échappe à sa plume acérée, de la traque des textos grossiers par les autorités, à l’appel au boycott des magasins Carrefour en 2008 ou aux déclarations de Jackie Chan, en passant par la chasse à la prostitution et aux sites pornographiques. 
Mais la relation des Chinois aux médias et la dénonciation de la propagande sont ses sujets de prédilection. Il met en garde : même un spectacle de magie à la télévision peut devenir un vaste sujet de manipulation. Han Han consacre ainsi un article aux trucages des tours du magicien Liu Gian, bénéficiant de retours caméras et d’artifices bien sentis…

“Le livre Disney des records

Dans un article titré “Le livre Disney des records”, il s’amuse aussi de cette obstination de la Chine à vouloir aligner des records en tous genres. Après avoir égrené bon nombre de records nationaux et régionaux qui ont réellement été atteints et promus par les autorités (le plus grand drapeau du Parti existant, le plus grand orchestre de luths à tête de cheval, la plus grande réunion d’être humains déguisés en animaux marins, la plus grande réunion de joueurs de go de Chine…), il conclut, caustique : “Dans une certaine ville, plusieurs centaines de personnes [...] ont battu ainsi le record de la plus grande transmission de confidences du monde ! En voyant que les Chinois se sont une nouvelle fois hissés au sommet de la réussite, je suis sincèrement très fier de notre pays. En même temps, je propose que nous concourions pour le record mondial du pays qui aime le plus demander à figurer dans le Livre Guinness des Records”.

Une réalité déformée

La chaîne de télévision nationale (China Central TeleVision) est une de ses cibles favorites : “depuis des années, combien de fois CCTV a-t-elle inversé le noir et le blanc, abusé l’opinion, flétri la culture, déformé la réalité, berné l’adversaire, aidé Zhou [tyran de l'Antiquité] à faire le mal et montré de fausses images de paix ?”. Avant d’ajouter : “le gouvernement devrait lui aussi se demander si ses divers porte-parole tels que CCTV, le Quotidien du peuple, le Quotidien clarté, l’agence de presse Xinhua, ne nuisent pas à l’image de leur maître en se conformant au modèle de gestion actuel. Un fait authentique au départ semble faux dès qu’il est relayé par ces médias”.

La Chine à fleur de peau

Han Han aime également à montrer combien la susceptibilité excessive de la Chine est contre-productive. Dans le billet intitulé “La Chine offensée”, il écrit : “Notre peuple est extrêmement nerveux, il ne supporte pas la moindre opinion non positive, y compris la plaisanterie, la raillerie ou les simples remarques. Face à ce genre de manifestations, nous considérons qu’il s’agit toujours d’une offense à la Chine. [...] Si tu ne nous admires pas, tu nous offenses”. 
Six chapitres plus loin, dans un pied de nez, Han Han considère la censure comme la source de cette susceptibilité débridée : “Certes, nous sommes très souvent dans l’incapacité de nous mettre en colère contre ce qui se passe en Chine. Aussi ne laissons-nous pas échapper une occasion de nous fâcher contre l’étranger puisque nous ne courons aucun risque à le faire”.

Une contrefaçon qui ne dit pas son nom

Le sujet de la contrefaçon est quant à lui traité de manière ambiguë, où le premier et le second degré se confondent : “Toute économie, toute culture ou politique commence par de l’imitation. Oublier l’imitation, ce serait oublier ses origines. Les membres de la CCPPC (commission consultative politique du peuple chinois) sont aussi le produit de l’imitation, ce sont des députés dans une version imitée et en outre ils sont extrêmement bien contrefaits. [...] Sans contrefaçon, il n’y aurait pas de Chine nouvelle. La contrefaçon est un processus nécessaire du développement historique. La contrefaçon permet de créer une nouvelle culture, mais pour que la contrefaçon ait un avenir, c’est assez difficile”. 
A la fin du chapitre 21, il fait un rêve : “je souhaiterais que les bons n’escaladent pas le mur et que les méchants aillent en prison, que nous ayons une culture qui influence le monde, que nous ayons des arts que les autres pays copient, un environnement propre, un air libre, un pouvoir enfermé dans une cage et que, réunis autour d’un verre, nous puissions tout nous dire”.

http://www.latribune.fr/actualites/economie/international/20121108trib000729803/han-han-le-blogueur-chinois-populaire-et-ambigu.html