Mensuel n°523

par Aliocha Wald Lasowski

La Vraie

 

Deux publications engagées dénoncent le simulacre démocratique chinois. L’une du critique, militant et poète Liu Xiaobo, prix Nobel de la paix, condamné à onze ans de prison en 2009, et l’autre de l’insolent Han Han, jeune bloggeur trentenaire.

Les deux écrivains sont le nouveau visage de la Chine. D’un côté, Liu Xiaobo, 57 ans, premier prix Nobel de la paix chinois de l’histoire, condamné à onze ans de prison en 2009, actuellement derrière les barreaux. De l’autre, Han Han, 30 ans, romancier, pilote de rallye, mais surtout le bloggeur le plus lu dans le monde : dans son pays, qui compte plus de cinq cents millions d’internautes, ses billets numériques font fureur, véritable casse-tête pour la censure et le gouvernement de Pékin.

Comment l’écho de ces deux plumes culturelles et intellectuelles nous parvient-il ? Comment résonnent leurs textes ? Avec l’artiste et plasticien Ai Weiwei, dont les photos et les vidéos ont été exposées cette année en France, au Jeu de paume à Paris, ces différentes pratiques et écritures subversives mettent en cause le régime politique et témoignent de ce qu’est la liberté d’expression en Chine. Chacun à sa manière, Vivre dans la vérité et Blogs de Chine constituent des écrits à la fois oniriques et politiques, poétiques et engagés.

À l’âge de 19 ans, Han Han remporta un large succès avec son premier roman. La star automobile fait du bruit au sein de la jeunesse chinoise, plus critique que ses aînés envers les faiblesses de la société. Sans réelle conscience politique, mais alliant une forte popularité et un style d’écriture plein d’humour, son blog lancé en 2006 est le plus influent de la blogosphère chinoise. Blogs de Chine rassemble un choix de 73 courts textes, diffusés sur la Toile entre 2006 et 2011. Le jeune provocateur à la mèche rebelle y aborde événements politiques ou faits divers brûlants qui agitent son pays. Trublion élégant et cultivé, il pourfend les incohérences des pouvoirs publics qu’il dénonce avec un ton satirique et insolent : corruption, ignorance des élites ou failles du système éducatif sont ses thèmes de prédilection. Blogs de Chine offre anecdotes et réflexions sur le goût des Chinois pour les records, les relations amoureuses des lycéens, la nervosité du pouvoir à l’approche des Jeux olympiques de 2008, les écrivains des années 1930 Lu Xun et Xu Zhimo, l’aide aux victimes du tremblement de terre du Sichuan… L’arme favorite est le rire, le ton familier fait mouche. Avec Han Han, la Chine devient une scène de la commedia dell’arte.

Contestataire, dissident, Liu Xiaobo combat pour les droits de l’homme en cherchant à conduire la Chine sur des voies démocratiques. Signée par près de dix mille personnes, la Charte 08, dont il est le principal rédacteur, est un texte engagé, dans la continuité de la tradition libérale, nourrie de pratiques et de réflexions sur l’indépendance des institutions face au pouvoir. Elle poursuit le combat où s’est déjà illustré le livre de l’intellectuel Liu Binyan Le Cauchemar des mandarins rouges . La rédaction de la Charte 08 est à l’origine de la condamnation de Liu Xiaobo. Mais cet essayiste, ce critique, militant infatigable, est aussi poète. Vivre dans la vérité présente des textes lyriques et dévoile une part plus intime de l’écrivain : son amour pour sa femme et leurs convictions partagées, ses réflexions philosophiques, nourries de sa culture occidentale, et la place de la spiritualité dans l’existence. Pacifiste et humaniste, il exprime l’universalité du sentiment de justice et de liberté. Dans la Chine de l’après-4 juin 1989, jour du massacre de la place Tian’anmen, Liu Xiaobo explique que « la consommation de biens matériels est devenue chaque jour plus jouissive, plus superficielle, sa fonction sociale étant de fournir au pouvoir politique actuel un instrument utile pour maintenir son ordre dictatorial ». À la folie révolutionnaire de l’époque de Mao Zedong succède l’ère de l’hédonisme despotique, le culte de la richesse, la marchandisation de l’héritage des valeurs traditionnelles. « La Chine est devenue une machine à fournir du sang frais », conclut Liu Xiaobo, appelant le reste du monde à faire de son pays une terre libre et démocratique.

 

http://www.magazine-litteraire.com/mensuel/523/vraie-chine-nouvelle-30-08-2012-55968