Par Brice Pedroletti

Ecrit en 2009, publié la même année à Hongkong et Taïwan mais interdit en Chine, Les années fastes (Editions Grasset, janvier 2012), du Hongkongais Chan Koonchung, 59 ans, l’un des rares romans d’anticipation politique sur la Chine d’aujourd’hui, situe son action en 2013. Au moment où la République populaire, toujours placée sous le régime du parti unique, entame alors l’an II de son “âge d’ascendance dorée”. Le lire en 2011, l’année où dans le roman tout a basculé, procure donc un frisson particulier, tant le scénario qu’il tisse, fait écho, en la déformant, à la réalité de ces derniers mois : l’Occident a fait faillite, et ne s’en remet pas – on pense bien sûr à la crise européenne.

La menace du chaos, et d’un déraillement de la seconde économie de la planète, conduisent les autorités communistes à prendre les choses en main : une répression terrible s’abat sur le pays au sortir du Nouvel an chinois, coïncidant peu ou prou avec l’hystérie policière qui, en février et mars dernier, a conduit à des dizaines d’arrestations et de disparitions dans les milieux d’activistes.

Fat Years French

L’EMPIRE COMMUNISTE 2.0 RÈGNE EN SUZERAIN SUR L’ASIE ENTIÈRE

Certes, le roman n’a pas prévu les révolutions arabes et les appels à un mouvement du jasmin en Chine qui mirent, dans la réalité, en état d’alerte maximale la Sécurité d’état chinoise, mais le parallèle est troublant. Dans Les années fastes, la population chinoise dans sa quasi-intégralité semble avoir oublié ces 28 jours de “normalisation” de 2011. La mémoire écrite n’en porte aucune trace (livres, journaux et magazines ont été entièrement pilonnés, ne subsistent que des versions numériques expurgées).

 

La Chine de 2013 nage dans un bonheur matérialiste béat, une insouciance de fêtards que l’on croirait dopés en permanence (les lecteurs en découvriront la raison à la fin du livre). L’économie chinoise non seulement n’a pas été emportée par la débâcle financière mondiale, elle croit désormais à près de…15% par an. Grâce à un judicieux programme économique mis au point par le parti : au-delà d’un certain seuil sur leur compte en banque, les épargnants chinois ont reçu, en échange de leur argent, des coupons d’achat qu’ils doivent utiliser dans les deux mois. Ce qui a le mérite d’absorber la production chinoise, habituellement destinée à l’exportation, et de réaliser avant l’heure le fameux basculement du modèle économique chinois vers la consommation intérieure que tous les économistes appellent aujourd’hui de leurs voeux.

La Chine, en passant, a reformulé à son avantage les règles de l’OMC : les sociétés étrangères qui veulent s’implanter sur le plus grand marché du monde doivent faire amende honorable. En politique étrangère, cet empire communiste 2.0 règne en suzerain sur l’Asie entière. Elle a fait alliance avec un Japon affaibli et plus soumis que jamais, faisant régner partout une pax sinica qui fait froid dans le dos.

 

L’OUVRAGE A ÉTÉ ENVOYÉ À DES ÉDITEURS CHINOIS

Le long exposé didactique qui décrit ce “modèle chinois” et occupe la deuxième partie du roman rend compte de l’état d’esprit des hommes aux manettes du Léviathan chinois – à l’instar du personnage de He Dongsheng, un membre du Politburo insomniaque et désabusé. Forcez le trait, et il y a beaucoup déjà de la Chine d’aujourd’hui ou de presque demain dans cette contre-utopie sur la planète chinoise en 2013 : pour les Chinois qui ont eu accès aux versions piratées du livre sur Internet, ou en le commandant à Hongkong ou Taïwan, c’est un délice de découvrir, non l’image d’une Chine surpuissante, mais la critique et la mise en perspective du modèle actuel que recèle ce récit d’anticipation, avec sa propension à l’amnésie collective, et la fuite en avant dans le matérialisme orchestrée par un parti paranoïaque, obsédé par l’harmonie et la stabilité.

Chan Koonchung, qui vit à Pékin, a bien envoyé son roman à des éditeurs de République populaire : aucun ne lui a répondu, et on imagine sans peine la tête qu’ils ont pu faire en voyant mentionné noir sur blanc tout au long du manuscrit, un nombre aussi impressionnant d’évènements ou de notions tabous pour la censure – du massacre de Tiananmen en 1989 aux églises chrétiennes souterraines en passant par la facilité avec laquelle l’apparatchik sus-cité obtient d’un coup de fil l’indulgence d’un policier alors qu’il conduit trop vite.

 

IL SORT DE SA TORPEUR AU CONTACT D’UNE TRIBU DE SCEPTIQUES

Ce qu’il y a d’aussi très pertinent dans Les années fastes, c’est que le roman capte cet air du temps de la Chine d’aujourd’hui qui vire insensiblement à la prise de conscience politique … : à l’instar de l’éveil, ou du réveil du héros, Lao Chen, ce romancier taïwanais de Pékin, trop heureux comme à son âme défendante, étonné qu’il est de ne plus avoir aucune inspiration. Jusqu’à ce qu’au contact d’une tribu hétéroclite de sceptiques, à la faveur d’une passion amoureuse pour une infatigable activiste traquée par la police politique et persuadée de l’hypocrisie de “ce meilleur des mondes” chinois, il se met à sortir de sa torpeur : ces dernières années et plus encore ces derniers mois, on a vu en Chine écrivains, intellectuels, cinéastes – certes, pas encore les plus célèbres – faire dissonance, comme s’ils s’extirpaient d’un long sommeil…

On reconnaît d’ailleurs dans Les années fastes certains personnages de la mouvance démocratique, ou encore de la nouvelle bourgeoisie d’entrepreneurs éclairée– comme ce magnat de l’immobilier, esthète et cinéphile, qui fait penser à Pan Shiyi, le pape du design bobo dont la société a longtemps financé un magazine progressiste. Lao Chen, avec sa maturité de Chinois d’outremer, est sans aucun doute l’alter égo de l’auteur.

 

UNE CARRIÈRE PARTICULIÈREMENT REMPLIE DANS LES MÉDIAS

Né à Ningbo, non loin de Shanghai, d’une famille qui émigra à Hongkong quand il avait 4 ans, Chan Koonchung a fait une carrière particulièrement remplie dans les médias et la production audiovisuelle qui l’a mené de Hongkong à Taïwan puis à Pékin, où il vit aujourd’hui. Cette traversée des trois Chine (Hongkong l’occidentalisée, Taïwan la démocratique et Pékin la communiste), et le métissage intellectuel, culturel et politique qu’elle lui procure, a sans doute contribué à la lucidité que porte ce touche à tout sur le système politique actuel.

Ses débuts ont lieu en 1976, quand il fonde, à Hongkong, Hao Wai (City Magazine), qui deviendra vite le magazine culturel le plus branché de la colonie britannique. Puis M. Chan s’investira dans l’écriture de scénarios et la production cinématographique. Au début des années 90, il fait partie des premiers Chinois d’outremer à tenter l’aventure des industries culturelles en Chine. En 1994, il ira toutefois s’installer à Taïwan, où il lance l’une des premières chaines satellite de la République de Chine, alors en pleine démocratisation. Il s’intéresse de nouveau à la Chine populaire à la fin des années 90, y lancera une société d’Internet, plusieurs magazines et produira des séries télévisées, à l’instar de cette élite taïwano-hongkongaise venue développer en Chine les industries culturelles et y transférer méthodes et créativité.

Les années fastes est le troisième roman de Chan Kunchoong. Protégé par son passeport de Hongkong, l’écrivain n’en a pas moins pris quelques risques en dressant ce portrait perturbant de la Chine de demain : l’auteur de Beijing Coma, Ma Jian, qui a lui aussi un passeport de Hongkong, a fini par se voir refuser l’entrée en Chine communiste. A la fin des Années fastes, l’un des personnages demande à Lao Chen s’il pense avoir des ennuis. ” J’imagine que c’est 50-50 “, répond l’intéressé.

 

http://www.lemonde.fr/asie-pacifique/article/2011/11/22/les-annees-fastes-contre-utopie-sur-la-chine-de-2013_1607384_3216.html