Fat Years French

En 2013, dans une Chine prospère, un écrivain découvre qu’il manque à l’histoire récente un mois entier. Que s’est-il passé, pendant vingt-huit jours, entre la crise économique mondiale et l’avènement de la Chine heureuse ?

Chan Koonchung, dont on découvre le premier livre traduit en français, a longtemps vécu à Taiwan et à Hong Kong, «l’autre Chine», avant de s’établir à Pékin. Journaliste, cinéaste, nourri de culture occidentale comme son héros Lao Chen, il porte sur son pays un regard qui se veut impavide, parfois teinté d’humour froid qui n’est pas sans rappeler la musique désenchantée d’un Milan Kundera. Sans montrer tout à fait la même virtuosité formelle…

 

Durant les belles années de l’Union soviétique, et de la Chine maoïste, il arrivait qu’on fît disparaître des photos officielles des individus devenus indésirables, d’ailleurs promptement liquidés. Dans Les Années fastes, c’est un mois entier qui a disparu des mémoires et de l’histoire même de la Chine. Tel est l’argument de ce livre singulier, à la fois fable, documentaire saisissant sur la Chine d’aujourd’hui, roman d’amour et traité d’économie politique. L’action se situe dans un avenir très proche, en 2013. Cette anticipation minime nous montre une Chine prospère. Deux années auparavant, le monde a sombré dans une crise économique catastrophique, qui a menacé d’entraîner la Chine dans le gouffre de la récession et de la misère. Mais rien de tout cela n’est arrivé : le pays connaît au contraire un âge d’or sans précédent de richesse et de stabilité. La Chine est devenue le pays du bonheur béat. Car les Chinois sont heureux. Ils ont l’aisance matérielle, des centres commerciaux gigantesques et opulents, Internet pour les surveiller, et même des vins français. Bien sûr, il ne faut toujours pas aborder des sujets politiques. Quant aux religions, la chrétienne en particulier, elles continuent à sentir le soufre et leurs membres vivent dans une permanente inquiétude.

 

L’écrivain Lao Chen est plutôt heureux de son sort. Mais, dans la première partie du roman, il revoit des gens surgis de son passé qui n’affichent pas tout à fait le même optimisme ahuri, tel Fang Caodi, un intellectuel à l’histoire tourmentée, qui l’alerte sur ce fait étrange : il manque à l’histoire récente un mois entier. Que s’est-il passé, pendant vingt-huit jours, entre la crise économique mondiale et l’avènement de la Chine heureuse ? Fang serait-il fou ? Lao Chen, lui, ne se souvient de rien. Mais voici Xiao Xi, une ancienne juge écoeurée par les exécutions sommaires de 1983, devenue militante des droits de l’homme, qui n’a pas perdu la mémoire, et son fils Wei Guo, un fasciste nationaliste, obsédé d’ordre, qui veut faire enfermer sa mère dans un hôpital psychiatrique. Tombé amoureux de Xiao Xi, Lao Chen part à sa recherche dans une étrange quête, qui le mène d’abord dans une communauté chrétienne, avant de l’entraîner avec elle et Fang Caodi dans un acte insensé : enlever un dignitaire politique pour lui faire avouer ce qui s’est vraiment passé pendant ce mois innommable.

 

C’est ici que le roman bascule étrangement. Avec le récit du dignitaire He Dongsheng, dûment ligoté et filmé par nos trois héros, on suit un long exposé d’économie politique, rapporté pour l’essentiel sur le mode indirect, expliquant les raisons de la terrible répression qui a marqué ce mois de crise : un effet qu’on peut juger, en termes d’esthétique romanesque, assez pesant. Mais, si la forme fait sens, ce récit glacé comme un cours pour cadres du Parti est justement le reflet d’une situation glaçante, qui se cristallise dans la théorie du « Léviathan chinois ». Car c’est Hobbes et son pessimisme cynique qui sont le fil rouge, si l’on ose dire, de cette reprise en main radicale imposant un totalitarisme d’un genre à peine nouveau, « une dictature fasciste à la chinoise, mélange de nationalisme, de traditionalisme culturel et de pureté raciale nationale ». La Chine en somme, telle qu’elle est en train de s’imposer à son milliard et demi de citoyens, en attendant d’autres conquêtes : non pas le communisme, cette farce illusoire, même si le Parti porte toujours ce nom, mais une impitoyable dictature capitaliste. L’effet d’anticipation, dans Les Années fastes, est si peu marqué, la dimension fantastique de la fable si légère, qu’on est pris au piège d’un effet de réalité, comme si l’on y était déjà. Voilà le tour de force de ce roman, qu’on aura profit à lire pour comprendre de l’intérieur ce qui pourrait nous arriver si les marchés décident que la démocratie ne leur sert plus à rien.

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